La CSC

L'argent d'Uber et le sourire (jaune) des travailleurs

Derrière le modèle prétendument high-tech et «tendance» d’Uber et consorts, il y a une armée de réservistes qui travaillent pour des clopinettes. Attention danger!
Ubérisation: un nouveau mot pour désigner un phénomène qui inquiète beaucoup, côté syndical. Le terme est de plus en plus souvent cité dans nos médias, entre autres pour relayer la colère des taxis bruxellois menacés par la concurrence déloyale d’Uber, la célèbre multinationale californienne. Mais l’ubérisation s’applique aussi à d’autres types de services: livraison de repas, hôtellerie, garde d’enfants ou d’animaux, petits travaux de bricolage ou d’entretien, livraison de courrier ou de colis, traduction, mise en page de documents, etc. Une nouvelle forme d’activité qui gagne du terrain de façon fulgurante dans presque tous les secteurs.
En quelques années, les géants du business dit «collaboratif» que sont Uber ou Airbnb – les plus emblématiques – ont imposé un nouveau modèle économique, à savoir un système dans lequel les multinationales n’ont ni usines ni salariés, mais des plateformes en ligne, accessibles via des applications mobiles, et bien sûr un vivier inépuisable de travailleurs «à leur compte». Le phénomène est directement lié au développement de l’internet à haut débit et à la multiplication des smartphones. Et il fait le bonheur des consommateurs qui cherchent à payer toujours moins cher. Mais quid de nos emplois et de notre protection sociale? Il est urgent de se poser la question…

Des exemples près de nous Comment ça marche? 

Voici quelques exemples près de chez nous.

Uber Pop

Uber Pop permet en théorie à n’importe quel particulier de s’improviser chauffeur de taxi, à des tarifs défiant toute concurrence. Évidemment, le site se sucre au passage. Les chauffeurs d’Uber doivent reverser jusqu’à 25% de leurs revenus au groupe. Résultat:le chiffre d’affaires d’Uber pèse aussi lourd aujourd’hui que celui de General Motors. Et cela sans créer aucune valeur ajoutée… Quant aux chauffeurs, qui sont environ 1,6 million dans le monde pour à peine 2.000 salariés, ils ne bénéficient d’aucune protection sociale et sont entièrement dépendants de l’offre et de la demande.
Les sociétés de taxi traditionnelles, qui sont soumises à des règles d’agrément et qui paient impôts et cotisations sociales, ont très vite dénoncé le système Uber. Des actions en justice ont lieu dans de nombreux pays, avec des résultats divers, mais Uber ne se laisse pas facilement abattre. À Bruxelles, Uber Pop a été interdit en septembre 2015. Mais depuis, on assiste à la montée de Uber X et Uber Black, des services de location de voiture plutôt haut de gamme avec chauffeur. Les chauffeurs sont indépendants et disposent d’une licence, mais ne sont pas assimilés, fiscalement et légalement, à des chauffeurs de taxi, bien que leur activité soit quasiment identique. 
Les taximen bruxellois se sentent donc toujours fortement lésés par ces chauffeurs Uber qui leur volent une bonne part de leur clientèle… sans pour autant toujours tirer leur épingle du jeu. Beaucoup de chauffeurs Uber se plaignent en effet des commissions colossales qu’ils doivent verser à la société. Ils doivent travailler au minimum 14 à 15 heures par jour pour rentrer dans leurs frais.

Airbnb

Airbnb propose aux touristes des chambres ou des logements entiers loués par des particuliers. Airbnb facture au voyageur 6 à 12% du prix de la chambre et ponctionne 3% à l’hôte. En moins de dix ans, Airbnb, l’hôtelier sans hôtels, est devenu le premier logeur mondial avec 1,5 million de chambres proposées, dont 40.000 rien que sur Paris, première destination touristique au monde. Les hôteliers et professionnels du tourisme dénoncent bien entendu cette concurrence déloyale. Aux États-Unis, plusieurs procès sont en cours contre Airbnb. 
En Europe, les pouvoirs publics commencent à agir. La Région bruxelloise, par exemple, a récemment modifié sa réglementation sur les hébergements touristiques, de façon à obliger les habitants qui mettent un logement ou une chambre en location via cette plateforme à s’enregistrer auprès de la Région et à respecter certaines obligations en matière de sécurité. Plusieurs grandes villes s’inquiètent aussi de l’impact d’Airbnb sur la pénurie de logements, car pas mal de propriétaires estiment en effet plus rentable de mettre leur logement en location quelques jours par mois sur Airbnb plutôt que de le louer de manière classique.

Listminut

Listminut est une plateforme belge qui met en relation des particuliers demandeurs de services (bricolage, montage de meuble, tonte de pelouse, ramassage de feuilles, enlèvement d’encombrants…) et des prestataires non professionnels, en grande majorité des étudiants, des retraités, des travailleurs précaires… Ils prestent ces services sous statut d’indépendant, à titre principal ou complémentaire, ou comme «aidant professionnel», un statut qui n’est pas assujetti à la sécurité sociale si l’aide est occasionnelle et s’étend sur moins de 90 jours par an. Ils sont évalués par les usagers, qui doivent donner un nombre d’étoiles correspondant à leur satisfaction, et sont libres également de laisser un commentaire qui va évidemment contribuer à la plus ou moins bonne réputation de la personne.

Deliveroo

Deliveroo est un service de coursiers à vélo livrant des repas cuisinés par des restaurants, à domicile ou au bureau. Le fonctionnement est toujours le même: la plateforme met en place une application qui met en relation un livreur, un restaurant et un client, en échange de quoi elle prélève une commission. Depuis la faillite, l’été dernier, de Take Eat Easy, Deliveroo est leader de ce marché qui a le vent en poupe à Bruxelles, avec plus de 400 restaurants partenaires et 1.300 coursiers. Mais Uber, toujours lui, vient de lancer dans la capitale son propre service de livraison de repas, Uber Eats. 
En fonction des commandes, la société fait appel à ses «bikers» qui sont rémunérés à l’heure (environ 9 euros pour ceux qui sont affiliés à la coopérative Smart), avec des formes de bonus pour les plus performants. Ils roulent par contre sur leur propre vélo et assument leurs frais (achat du smartphone, abonnement télécom, entretien du vélo, assurance…). Le système est apprécié par pas mal d’étudiants (mais pas seulement) qui peuvent ainsi arrondir leurs fins de mois. Mais il y a aussi des grincements de dents: certains estiment avoir les inconvénients des salariés sans en avoir les avantages! À l’image de leurs collègues de Deliveroo outre-Manche, un certain nombre de livreurs bruxellois ont décidé de s’organiser pour défendre ensemble leurs intérêts

Retour au XIXe siècle?

En quelques années, ces jeunes entreprises au succès fulgurant ont consacré le grand retour des petits boulots tels qu’on les connaissait avant la sécu et les droits sociaux. Des petits boulots certes précieux pour ceux qui cherchent désespérément un revenu, mais qui mettent terriblement à mal notre modèle social. 
Non seulement ces sociétés s’organisent pour payer le moins d’impôts possible, mais en plus elles affichent clairement leur volonté de se décharger de toute responsabilité patronale en niant tout lien de subordination. Leur objectif est clair: empêcher toute forme de régulation salariale. De par leur statut vague, les travailleurs prestataires sont isolés: ils ne sont pas collègues mais concurrents. Doublement évalués, par la plateforme et par les clients, ils ne sont protégés par aucune forme de convention collective de travail. Du jour au lendemain, sur une mauvaise note laissée par un client mécontent (ou raciste…), ils peuvent se voir retirer le droit de travailler pour la plateforme. Les organisations syndicales sont évidemment fort interpellées par cette multiplication de mini-jobs et par leurs conséquences, pour les travailleurs eux-mêmes mais aussi pour la sécurité sociale et le financement des services collectifs. «Le travail en ligne met en concurrence mondiale des tâches et des métiers. C’est la version moderne de l’appel des dockers sur les ports, et le grand retour au travail à la tâche» s’inquiète Pierre Ledecq, responsable «jobs précaires» au service «entreprise» de la CSC. Des initiatives commencent toutefois à voir le jour pour organiser collectivement ces travailleurs, avec l’appui technique du syndicat. Mais le contexte politique belge n’aide pas… «Il faut bien reconnaître que le gouvernement actuel ne voit pas d’un mauvais oeil l’arrivée de ces plateformes, qui font pression à la baisse sur les conditions de travail et sur les rémunérations.» Le soutien et la riposte viendront peut-être du monde des entreprises, dont certaines voient leur part de marché fondre comme neige au soleil et commencent à élever la voix contre cette concurrence déloyale…
Un dossier du magazine L'INFO