La CSC

Le contrôle des chômeurs renforce les inégalités

Qu’est-ce qui est vraiment évalué aujourd’hui par le Forem et Actiris? C’est le fait de s’activer en tous sens, et non la pertinence de la recherche d’emploi. De plus, le contrôle est très loin de la réalité de certaines personnes, qu’il enfonce au lieu de les aider.
«Quand je suis sortie de l’école, diplôme à la clé, j’étais enthousiaste et je me réjouissais de travailler. La première année, suivant les directives de ma conseillère au Forem, j’ai envoyé une centaine de CV. J’ai écrit tous azimuts. Je n’ai reçu aucune réponse. Rien, zéro! Toutefois, mon évaluation a été positive, témoigne Laurence. Pourtant, cela n’était pas satisfaisant. L’année suivante, j’ai décidé de cibler mes recherches de manière plus qualitative. J’ai envoyé 14 CV et j’ai obtenu 12 réponses. J’ai passé plusieurs entretiens. Je me sentais sur la bonne voie. Mais l’évaluation du Forem a été négative…»
Le contrôle des demandeurs d’emploi a-t-il (encore) un sens aujourd’hui, alors qu’il n’y a plus d’emploi pour tout le monde? «Le contrôle a toujours existé. Florence Loriaux l’a clairement montré dans son livre “Le chômeur suspect”. Mais aujourd’hui, le principal biais est que l’on évalue le fait que le chômeur s’active, et non le fait que ce soit une recherche pertinente, déplore Khadija Khourcha, responsable francophone des Travailleurs sans emploi de la CSC. Et bien sûr, cela a un impact sur la conception même de l’emploi. Parfois, on cherche moins un emploi qu’une tâche pour gagner de l’argent.»

Des logiques éloignées de la réalité

«Le contrôle tel qu’il est pratiqué renforce les inégalités», affirme Marc Zune. Docteur en sociologie, professeur à l’UCL, il a réalisé pour Actiris une enquête qualitative sur ce que deviennent les personnes exclues du bénéfice des allocations de chômage. «Les logiques standardisées mises en œuvre par Actiris sont très éloignées de la réalité des personnes très éloignées de l’emploi, explique-t-il. Ces personnes ne cherchent pas un emploi en envoyant des CV. Elles procèdent en mettant en œuvre leur réseau. En été, Z vend des glaces. La saison terminée, il va décrocher un boulot de manutentionnaire, laver des vitres… Cela passe par le bouche-à-oreille, un coup de téléphone. Ces emplois accessibles sans qualification offrent peu de possibilités de stabilisation. Le travailleur passe d’un emploi à l’autre, de manière récurrente, toujours exposé à l’insécurité. Le fait d’être exclu rend le chômage quasiment inaccessible pour ces personnes, car il leur est très difficile d’accéder au nombre de jours suffisants pour être réintégré

Deux recherches parallèles

Du coup, certains chômeurs mènent deux recherches d’emploi parallèles: une, formelle, pour obtenir des preuves qu’ils cherchent; et une autre, informelle et inconnue des institutions, puisqu’il est impossible d’expliquer à Actiris ou au Forem que l’on va bosser un peu au noir pour faire la plonge en espérant décrocher un contrat après… Dans de tels cas, l’accompagnement lui-même paraît dérisoire, car il repose sur la logique de l’institution, sans tenir compte de la logique et des efforts réels des personnes. Chez Actiris comme au Forem, on prend de plus en plus conscience de ces biais, tout en insistant sur la nécessité des contrôles. «Est-il normal de contrôler les bénéficiaires d’indemnités? Oui. C’est même nécessaire si l’on veut préserver notre sécurité sociale solidaire, affirme Marie-Kristine Vanbockestal, administratrice générale du Forem. Ceci dit, on sait qu’aujourd’hui, en Wallonie, il n’y a pas d’emploi pour tout le monde. La Flandre a un marché de l’emploi “à flux tendu”, pas nous. Nous essayons d’améliorer les procédures. Désormais, l’évaluateur commence par examiner le dossier du demandeur d’emploi, et il ne le ou la convoque que si un problème apparaît.» Chez Actiris, Isabelle Grippa parle aussi de la volonté d’organiser un contrôle plus qualitatif.

Contrôler les employeurs aussi

Frédéric Viseur, accompagnateur syndical CSC, reste dubitatif: «Oui, il y a des tentatives d’adoucissement. Oui, droits et devoirs vont de pair. Vous pensez que le contrôle est efficace, moi j’en doute. Le travail est-il la seule réponse à l’inclusion sociale? On peut en douter quand on constate qu’une femme sous statut ALE depuis vingt ans, chaque jour au boulot pour s’occuper d’enfants, ne bénéficie d’aucune dispense! Elle me semble pourtant plus utile qu’un spécialiste de l’ingénierie fiscale qui aide les entreprises à frauder…», remarque-t-il. Il constate que de nombreux employeurs profitent également du chômage, et demande, comme beaucoup d’accompagnateurs sociaux, que les aides à l’emploi soient conditionnées par des embauches, puisqu’il s’agit d’argent public. 
Au Forum des exclus, une autre revendication s’exprimait avec force: l’obligation pour les employeurs de justifier par écrit pourquoi ils refusent un candidat ou une candidate à l’emploi. Cela permettrait également à Actiris et au Forem de mieux adapter leur accompagnement et leur coaching. Actuellement, un employeur flamand qui refuse d’embaucher un demandeur d’emploi wallon doit déjà expliquer par écrit les raisons de ce refus. C’est un premier pas dans la bonne direction. Pourquoi ne pas le généraliser?